Les Églises comme lieux d’asile – un manifeste

Argument

Le terme «asile» vient du latin asylum, repris du grec asulon, du verbe sulân, qui signifie «piller, dépouiller». L'a privatif souligne que l'asulon est un lieu inviolable, un lieu qui garantit à diverses personnes une protection contre les persécutions, les jugements sommaires, les vengeances, les mariages forcés, etc.

Ce lieu a, dès les origines du terme, une forte connotation religieuse: tant dans le monde hébreu (Ancien Testament) que dans le monde gréco-romain, les sanctuaires, les temples sont de tels lieux d'asile (avec certaines règles d'exception concernant les crimes graves, comme les meurtres par exemple).

Lorsque le christianisme devint religion officielle de l'Empire romain, cette fonction d'asile fut reprise par les lieux de culte chrétiens, les sanctuaires, mais aussi les couvents, et cette tradition a prévalu à travers tout le Moyen Âge. Le droit canonique a la charge de régler les cas litigieux, notamment en ce qui concerne la protection des criminels. On notera que ce droit d'asile s'est maintenu jusque dans les Temps modernes dans la juridiction canonique de l'Église catholique (il n'a disparu du Code de droit canon que dans la révision de 1983). Mais la pratique de l'asile d'Église s'était déjà estompée au fil des siècles, la juridiction officielle ayant pris de plus en plus le relais de la juridiction ecclésiale dans les États modernes.

À l'heure actuelle, il n'y a plus aucune base légale pour l'asile d'Église. Toutefois, étant donné la longue tradition de cette pratique dans l'Antiquité, à travers le Moyen Âge et jusque dans les Temps modernes, les bâtiments ecclésiaux conservent la valeur symbolique de lieux de refuge et de protection. Pour marquer le caractère religieux de l'asile, les mouvements d'accueil et de soutien des migrants et réfugiés aux États-Unis d'Amérique s'appellent «sanctuary». De même, depuis quelques décennies, dans différents pays d'Europe (et en Suisse également), des locaux d'Église ont servi de manière répétée ou servent encore de lieux d'accueil, en particulier pour des requérants d'asile en fin de droit et menacés d'expulsion. En Allemagne, une organisation œcuménique s'est mise en place pour soutenir les paroisses décidant de pratiquer l'asile d'Église (Ökumenische Bundesarbeitsgemeinschaft für Kirchenasyl).

Résolution

  • Au vu de l'évolution récente des mouvements de migration, qui conduit des centaines de milliers de personnes – adultes et enfants – à fuir, parce qu'ils ne peuvent plus vivre dans leur patrie à cause de guerres, de dictatures, de persécutions et d'exactions,
  • considérant que les législations européennes ne cessent de se durcir (aussi en Suisse)
  • et qu'une majorité des pays d'Europe ferment les frontières de la «forteresse Europe» à coups de murs et de barbelés et cherchent des solutions policières et militaires pour se protéger au lieu de protéger les personnes en détresse,

nous remercions les instances étatiques, les Églises et leurs œuvres d'entraide pour le travail d'accueil et d'accompagnement des requérants d'asile et des réfugiés qu'elles accomplissent dans le cadre garanti par la législation en la matière, et espérons qu'il pourra se poursuivre dans les meilleures conditions possibles.

Nous rappelons que, dans des situations de détresse extrême qui touchent des requérants d'asile et des réfugiés, en particulier lorsque les voies légales en vue de leur protection sont épuisées, il existe la possibilité de renouer avec la vieille tradition de l'asile d'Église, en rappelant ainsi que le devoir de protéger les personnes menacées a comporté de tout temps une dimension religieuse.

Même si l'offre d'un refuge dans des bâtiments ecclésiaux n'a plus de base légale, elle demeure une pratique éthiquement légitime, lorsqu'il s'agit d'empêcher que des personnes soient violées dans leurs droits fondamentaux.

Ce faisant, elle ne vise pas à supplanter la législation de l'État par un quelconque droit ecclésial, mais à protester, lorsque certaines décisions concrètes de l'appareil d'État s'écartent manifestement de ses propres principes de droit. Comme acte de résistance, elle s'inscrit, en ce sens, dans la tradition reconnue de la désobéissance civile, en accomplissant un acte non violent de désobéissance pour lutter contre une violation intolérable des droits fondamentaux.

Une telle action ne vise pas à déstabiliser l'État et sa législation, mais bien plutôt à marquer une loyauté critique à l'égard de l'État, en témoignant, momentanément contre lui, du souci qui devrait être fondamentalement le sien.

L'asile d'Église doit viser à chercher le dialogue avec les instances officielles, en vue de trouver des solutions, de réviser des décisions, de rétablir les personnes menacées dans leur droit.

Dans la mesure du possible, une telle action devrait être mûrement réfléchie et préparée, afin d'évaluer les capacités de l'accomplir et de soupeser les chances de la faire aboutir avec les personnes concernées. L'asile d'Église comporte une éthique de la résistance.

Nous appelons les Églises, les croyantes et croyants, à soutenir des requérants d'asile et des réfugiés qui se trouvent dans des situations de détresse et de les héberger dans des bâtiments d'Église, lorsque cela paraît être un moyen adéquat. Nous appelons tout particulièrement les directions d'Église à soutenir et à accompagner les paroisses touchées, volontairement ou involontairement, par une situation d'asile d'Église, et à accomplir dans ce cadre une fonction de médiation et de dialogue avec l'État. Elles attestent ainsi la légitimité de cet asile d'Église, contre la tendance à le combattre avec des moyens légaux.

Inspirations bibliques

Liée à des lieux de culte chrétiens, la pratique de l'asile d'Église trouve son inspiration dans la Bible, pleine de récits de migration, d'exil, d'exclusion et d'accueil. Parmi de nombreux textes, quatre au moins nous appellent à une pratique d'hospitalité, d'accueil et de protection:

  • «Quand un émigré viendra s'installer chez toi, dans votre pays, vous ne l'exploiterez pas; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l'un de vous, tu l'aimeras comme toi-même; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d'Égypte. C'est moi, le Seigneur, votre Dieu.» (Lévitique 19, 33-34)
  • «N'oubliez pas l'hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges.» (Hébreux 13, 2)
  • «Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car, je vous le dis, aux cieux leurs anges se tiennent sans cesse en présence de mon Père qui est aux cieux.» (Matthieu 18, 10)
  • «"Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire? Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir? Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi?" Et le roi leur répondra: "En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait!"» (Matthieu 25, 37-40)

Bibliographie

Pour approfondir la question:

  • FÉDÉRATION DES EGLISES PROTESTANTES DE LA SUISSE, Résistance? Les chrétiens et les Eglises face aux problèmes relatifs à l'asile, Berne, (1988) 2e éd. 1989
  • Muriel Beck KADIMA/Jean-Claude HUOT (éd.), Eglises, terres d'asile. Les chrétiens aux côtés des réfugiés, Berne/Genève, Institut d'éthique sociale de la FEPS/Ed. Labor et Fides, 1996

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Signataires

Nom Prénom Localité
Albrecht Christoph Basel
Arapian Armand Bevaix
BARCLAY Denis 1321 Arnex-sur-Orbe
BENOIT Line JURIENS
BRUTSCH Yves Genève
Bauer-Lasserre Christiane 1052 Le Mont sur Lausanne
Budry Monique Lancy
Bühler Johannes Thunstetten
Chabloz Henri Lausanne
Chabloz Gladys Lausanne
Chappuis Marianne corcelles
Chapuis Pierre-Louis Plan-les-Ouates
Cosandey Rémy La Chaux-de-Fonds
Cuendet Raymond Versoix
Cuendet Marie-Claire Versoix
Curchod André 1052 Le Mont sur Lausanne
Dallenbach Dominique 1303 Penthaz
De Felice Natasha Château-d’Oex
Delessert Sylvette Vufflens-la-Ville
Demarle Katia 2300 la Chaux-de-Fonds
Denzler Arapian Muriel Bevaix
Descombes Christine  
Egger Véronique 1233 Bernex
Egger Bernard 1233 Bernex
FISCHER Jean 1237 AVULLY
Fatzer Daniel Grandvaux
Frutiger isabelle carouge
Gallay Pierre-André 1263 Crassier
Gallay-Hofer Rose-Marie Nyon
Gardiol Maurice Plan-les-Ouates
Gasser Lyne la Sarraz
Gay Danilo Le Mont/s. Lausanne
Grisel Annette Laconnex
HENNY VIVIANE Le Mont / Lausanne
HUOT Jean-Claude  
Hangartner Li Luzern
Höchli Theres  
Jacques Robert Montréal (Québec)
Jemelin Michel Trélex
Labarthe Martine Chêne-Bourg (Genève)
Lugeon Séverine  
Léchaire Vincent Lausanne
Mariacher Esther Jougne/France
Maron Nicole  
Maury Pasquier Liliane Genève
Mauz Andreas Basel
Mottu Henry Thônex / Genève
Mussard Luc Lausanne
Mühlethaler Verena Zürich
Mühlethaler Verena Zürich
NICOLE Bernard et Nicolette 1110 Morges
PASQUIER Raphaël Bulle
Perrenoud Jean Neuchâtel
Perrenoud Odette Tramelan
Perrenoud Jean-François Tramelan
Pilet Decorvet Gabrielle Genève
Rist Gilbert Genève
Röthlisberger Françoise Gollion
SJOLLEMA Boudewijn 1224 Chène-Bougeries
Schwaar Alain La Chaux-de-Fonds
Sengebusch Ute Basel
Simeth Eva Versoix
Steiner Delacrétaz Antoinette 1066 Epalinges
Strauss Pierre  
Strauss Verena  
van Beek Huibert 1344 L'Abbaye
van Beek Maria l'Abbaye
van den Heuvel Jennifer Jussy
von ALLMEN Gilbert Sainte Foy la Grande
Wenger Isabelle Neuchâtel

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Pierre Bühler
Petit-Catéchisme 5
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pierre.buehler@access.uzh.ch

Rédigé à Neuchâtel, le 9 mars 2016.